KATUTURA


lundi, avril 23, 2007
 
Une histoire vraie

Elle est un peu longue, cette histoire, c'est celle d'une amitié au-delà des frontières
dans la lumière de Jésus, né, mort, ressuscité, pour que naisse un monde nouveau!

Clive, ou comment j’ai compris l’Agneau pascal



Dans les années septante au Cap

Clive MB est mon ami. Sa femme, Marie, et ses quatre garçons sont mes amis par association. Il est pasteur de l’Eglise anglicane en Afrique du Sud et militant du Congrès National Africain (ANC).
Nous nous sommes connus au Cap durant la lutte pour déraciner l’apartheid. Des militants de tout bord se rencontraient régulièrement, et toujours dans des endroits différents, afin d’éviter la surveillance de la Police. C’était dans les années septante.

Nous étions faits l’un et l’autre pour lutter ensemble, pour être inspirés et pour inspirer les différents membres des différents groupes, pour faire éclore des idées, pour émonder parfois les projets concrets, pour soutenir les mises en route, pour ramasser parfois les pots cassés, évaluer, améliorer, conseiller la prudence pour protéger des vies... repartir, toujours plus conscients des enjeux et de l’urgence d’aller de l’avant.
J’allais à la messe célébrée par Clive, à l’église de sa paroisse anglicane assez tôt le matin. On prenait en famille le copieux petit déjeuner tout en planifiant la forme des prochaines rencontres... le contenu dépendait des circonstances extrêmement fluides. Impossible d’ignorer Jésus et sa Bonne Nouvelle de libération. Jésus, l’Esprit, l’Energie décuplée selon les réalités !

Clive mesurait au moins un mètre quatre-vingt. Métis, son regard enfonçait les portes fermées y compris celles des cœurs et des intelligences. Sur le linteau de la porte de la cuisine, cette pancarte : « The future is Black », en français : «L’avenir est Noir » et un poing levé comme ça...



Clive me dit : " J’aimerais bien que tu enseignes le « caté » aux enfants de ma paroisse, mais à une condition, c’est que moi, j’aille enseigner le « caté » aux enfants de tes paroisses catholiques." (J’étais alors coordinatrice des catéchistes en formation pour le diocèse du Cap, mandatée par l’évêque et sous son autorité). Ma tête et mon cœur disaient OUI, et l’Institution catholique disait NON. Clive savait. En fait de barrières, elles ne sont pas raciales seulement ! Un grand rire de sympathie nous réconfortait. Nous savions pourtant que la Bonne Nouvelle de Jésus était une seule et même chose pour tous : défaire notre pays des multiples frontières, des trônes et des dominations.

Bon, allons de l’avant. Jésus s’occupera lui-même du « caté » et de l’annonce de sa Bonne Nouvelle hors des structures !
De longues années, si courtes, tumultueuses, douloureuses, avec une espérance défiant tous les prophètes de malheur ! Il s’agissait de rendre « les régions séparées ingouvernables et l’apartheid inapplicable » par des moyens aussi peu violents que possible, afin d’amener les pouvoirs sud-africains et occidentaux à ouvrir leurs yeux sur un avenir de Justice et de Paix ! Inéluctable.
Dès les années huitante...

Dès 1980, j’étais en Europe et Clive se trouvait dans les méandres d’Afrique australe. La lutte continuait de part et d’autre. Sans communication, sans nouvelle. Nous savions seulement que "La victoire est certaine ". Une lutte noble, une victoire humble et chèrement acquise !
Le poing levé restait le signe d’Unité des gens de bonne volonté de partout !



Dès les années nonante...
En 1999, j’ai passé 4 mois en ’Afrique du Sud post-apartheid. D’une région à l’autre, d’un township à l’autre, d’une maison à l’autre. Plus de séparations légales mais d’innombrables séparations de pauvreté.
Un soir, accueillie chez mes consœurs au Cap, je cherche un vieux bottin de téléphone, je tourne les pages jusqu’à MB. Clive MB, et je trouve une adresse différente de celle d’antan.

Gling gling ! La voix d’un vieil ours dit : "Hello ?" et je dis : "Clive ?" comme une mini bombe, il dit : "Ciel, Claire-Marie, c’est toi ?" Après presque 20 ans on s’est reconnus à nos voix comme si c’était hier !
« Je viens te chercher demain matin et on passe la journée ensemble, d’abord chez les Anglicans puis à Lentegeur ! » Je me dis que l’approche est la même que dans le temps ! C’est la dynamique du provisoire dans toute sa splendeur !

Quelle rencontre ! Un peu courbé, Clive, un peu tassé et grisonnant. Comme moi. Mais le soleil du Cap rigole sur ses belles rides couleurs de cuivre ! Et la flamme brûle dans son regard austral. Je me sens en Afrique du Sud. On va jouir du moment présent comme jamais. Clive arrive dans une grande bagnole qui ressemble peu à la petite VW de jadis ! Il s’en excuse : « C’est un look bourgeois, comme tu vois, mais monte toujours. Je dois rencontrer des travailleurs sociaux, prêtres, sœurs, toutes sortes de pasteurs pour discuter avec eux de la meilleure manière de garder un certain équilibre mental dans une société traumatisée par les séquelles d’années d’apartheid y compris la violence sauvage qui fait rage un peu partout aujourd’hui... »



La Conférence-débat
Nous arrivons, à 9h00 pile, au Centre de l’Eglise anglicane qui ressemble à une ruche d’abeille en plein bourdonnement. Hommes, femmes se saluent, s’embrassent et s’offrent du thé et des sandwichs les uns aux autres. Toutes races, toutes langues, tous âges confondus ! Je me joins à eux oreilles en alerte. Nous voici bientôt assis en cercle, très proches les uns des autres, et voici le grand Clive, en longue robe noire, usée jusqu’au fil cette fois. Il a l’air d’un géant au regard d’enfant qui scrute « les reins et les cœurs ». En psychologue érudit, il dit des choses difficiles avec des mots tout simples, avec des histoires, quelques anecdotes et des coups de griffes salutaires aux institutions encore et toujours inquiètes jusqu’à l’angoisse, de leur image ! « Voyez par exemple, mes amis, mes supérieures me nomment un Père anglican (Father Clive) et il m’habille comme une mère ! ».

Mais les Institutions ecclésiales évitent les psychologues et les psychiatres, leurs questions font peur à qui ne veut pas se regarder dans la glace.... Les questions, les objections, le dialogue se poursuivent durant une heure, deux heures, je ne sais plus. Le temps ne compte plus quand on est ensemble à poursuivre un but commun. Le but commun : « Assainissement du cœur et de l’esprit, se défaire des relents de haine, de mépris, de violence... ouvrir nos portes au vent qui souffle, l’Esprit de Jésus...Ce grand homme de tous les pays, de tous les temps ».
Nous roulons vers Lentegeur (traduisez : parfum printanier)



Clive a beaucoup de choses à me raconter chemin faisant.

« Lentegeur, Claire-Marie, ça te dit quelques chose ? »
Je me souvenais de Valkenberg où j’allais visiter des amis qui avaient « perdu la tête ». Mais Lentegeur, non, pas de souvenir précis. Mais je vais bientôt humer ce parfum de la folie des systèmes.
Nous faisons des kilomètres à travers les Cape Flats, c’est-à-dire, des milliers de maisons faites de bouts de tôle, de bois, de cartons, de pierres bariolées, de murs hérissés de verre brisé pour se protéger des voleurs... des mini maisons voisines de certaines maisons de maîtres, de couvents, de presbytères, de postes de police.
La conversion continue.

Clive raconte : "Tu te souviens de notre lutte (struggle) pour déraciner l’apartheid ? Jésus nous disait de dénoncer les systèmes pour annoncer et construire une nation de justice et de paix. On y a cru. Que de souffrance. De torturés. De morts. De ruines ! Toi et moi, nous avons dû, non sans difficultés, nous défaire de nos sécurités, et prendre parti pour la justice en prenant part à la lutte anti-apartheid ! Sans violence ! (Mandela était encore à Roben Island) Quand j’ai dit à certains leaders de l’ANC que je n’acceptais pas la violence qui tue, d’où qu’elle vienne, pour faire la justice, ils m’ont dit que j’étais un traître, que le mouvement n’avait que faire de gens comme moi, ni maintenant ni à l’avenir... Je suis resté silencieux en pensant à Jésus, lui aussi politisé, militant, subversif et non-violent jusqu’à sa mort."

"L’agneau, tu comprends ? "

Sa question était un défi, j’essayais de comprendre.
Ce système a peu à peu cédé. Les lois ont été abrogées, mais les structures économiques restent en place pour éviter un autre Mozambique, un autre Angola ! Notre Madiba a préféré une laborieuse réconciliation basée sur la Vérité, à la Justice immédiate. On y travaille jour après jour. La justice qui veut le plus grand bien pour le plus grand nombre, c’était le rêve de Jésus, c’est celui de Madiba, le meilleur des hommes. C’est le but de notre lutte.

Clive: "Madiba est entouré de membres du Congrès National Africain, assis aujourd’hui dans les fauteuils des Blancs dominateurs pour prendre le relais... de la domination et de l’exploitation de leurs frères! Le Pouvoir, déjà, infecte leur cœur. La violence envers les plus faibles, les femmes, les enfants, les vieux... et le SIDA est, non plus une maladie, mais une pandémie ! Par ailleurs, trop de gens d’Eglise, qui avaient été courageux durant la lutte, en avaient assez. Ils retournaient à l’abri dans les sacristies, dans les presbytères, les monastères... et, pour ce qui concerne les ex combattants de la liberté, dans des maisons à piscine et vastes jardins de Blancs émigrés.

J’ai été dire à des ministres - d’anciens camarades - responsables des Départements de l’économie, de la justice, que la violence n’apporte pas de solutions aux conflits, que les millions de gens qui ont voté pour eux et leur parti, méritent mieux que l’exploitation q’ils avaient eux-mêmes combattue. Il y en a un seul qui m’a écouté, c’est T.M. que tu connais... mais il m‘a dit : que peut-on faire avec le même système économique que celui du temps de l’apartheid ?... Clive, vas prier pour nous, t’es pas fait pour être ministre. Je suis parti à l’écoute de ceux et celles qui avaient tant espéré de cette Nation-arc-en-ciel en construction !

Je me suis rendu chez mes supérieurs de l’Eglise anglicane et leur ai demandé conseil au sujet de mon avenir, de ma Mission au sein de l’Eglise. Ils étaient muets. J’avais été un pasteur activiste...un membre du Congrès National Africain, un ex combattant pacifiste de la liberté... de plus, j’étais convaincu que la théologie de la Libération est vraiment orthodoxe selon Jésus. Que pouvait-on faire de moi aujourd’hui ? Ah ! oui, une idée leur est venue à la tête :

Lentegeur !

Cet hôpital psychiatrique plein à craquer de déséquilibrés, de fous. Lentegeur : parfum de printemps. Il y a un poste d’aumônier vaquant, pourquoi pas toi ? C’est sûrement dans ta ligne. C’est dans ma ligne : fou comme Jésus. J’ai entrepris des études en psychiatrie tout en assumant ma tâche de pasteur des malades mentaux. Aujourd’hui, comme tu l’as vu ce matin, on me demande un peu partout pour conseiller les travailleurs sociaux...et je me rends compte d’une chose, Claire-Marie, les malades mentaux ne sont pas ceux qui sont à Lentegeur, les gravement malades mentaux sont dans les échelons ascendants d’une hiérarchie capitaliste ! Viens, me dit Clive, voici les sages de Lentegeur ! "



Lentegeur comprend des pavillons construits sur une immense surface. C’est un village. Il y a même une chambre de prière, c’est là que Clive et les malades se reposent un peu en compagnie de Jésus, le fou par excellence, puisqu’il ne peut s’insérer dans aucun système encore moins le système ecclésiale qui prétend "convertir " en son nom !

Nous avons exploré ces lieux durant des heures... il y a un secteur que Clive n’a pas voulu me montrer, c’est là que sont ceux et celles irrémédiablement blessés par l’apartheid et ses séquelles...
Nous sommes revenus, Clive et moi, main dans la main, jusqu’à sa voiture, puis jusque dans sa famille où Marie, sa belle femme avait préparé un repas. Clive me dit :

« T’as réfléchi sur le sens de l’Agneau pascal ? »...

C’est la violence faite Amour. On en meurt comme Lui. C’est pas du chocolat.
Clive m’a ramenée ce soir là chez mes consœurs .
(J’ai vécu cela en 1999 au Cap, en Afrique du Sud)